La LEZ de Bruxelles ne se contente pas de bannir les vieux diesels. Elle change la manière dont les gens se rendent au travail. Une étude académique belge vient de le mesurer avec une rigueur qu’on voit rarement dans le débat public. Voici ce que ça signifie concrètement pour les entreprises.
L’étude en bref
En mars 2026, trois chercheuses belges — Astrid Adam (UCLouvain Saint-Louis Bruxelles), Pauline Colle et Malka Guillot (HEC Liège) — ont publié « Driving Change: The Impact of Low Emission Zones on Commuting Behaviors ». C’est, à notre connaissance, la première étude qui mesure l’effet causal de la LEZ de Bruxelles sur le choix du mode de transport des navetteurs.
Ce n’est pas un sondage d’opinion. C’est une analyse économétrique (difference-in-differences) basée sur les données du SPF Mobilité et Transports — une enquête obligatoire menée tous les trois ans auprès de toutes les entreprises belges de plus de 100 employés. Quatre vagues : 2014, 2017, 2021 et 2024. Entre 615.000 et 920.500 employés couverts selon les vagues, soit 15 à 25 % de l’emploi total en Belgique.
Autrement dit : des données massives, une méthodologie robuste, et des résultats qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main.
Rappel : la LEZ de Bruxelles en chiffres
Pour situer le contexte :
- Introduite en 2018, c’est la plus grande LEZ de Belgique (avec Anvers depuis 2017 et Gand depuis 2020).
- Elle couvre les 19 communes de la Région de Bruxelles-Capitale : 161 km², 1,2 million d’habitants.
- 353 caméras scannent les plaques à l’entrée, à la sortie et à l’intérieur de la zone.
- Amende : 350 € par infraction. Alternative : un day pass à 35 €, maximum 24 fois par an.
- La phase 5, initialement prévue pour 2025, a été retardée par un arrêt de la Cour constitutionnelle (septembre 2025). Elle est entrée en vigueur le 1er avril 2026.
Les normes se resserrent progressivement. Aujourd’hui (phase 5) : les diesel Euro 5 et les essence Euro 2 sont interdits. En 2030, tous les diesels seront bannis. En 2035, toutes les voitures à combustion.
Ce que l’étude mesure — et ce qu’elle ne mesure pas
L’étude distingue trois groupes de navetteurs selon leur exposition à la LEZ :
- Vivre ET travailler dans la LEZ (origine + destination dans la zone)
- Travailler dans la LEZ mais vivre en dehors (destination = LEZ)
- Vivre dans la LEZ mais travailler en dehors (origine = LEZ)
C’est le troisième groupe qui produit les résultats les plus marquants. Et c’est logique : quelqu’un qui habite dans la zone est exposé à la LEZ 24h/24, 7j/7. Pas seulement pendant les heures de bureau.
Ce que l’étude ne mesure pas : le vélo. Les parts modales vélo dans l’enquête SPF Mobilité sont trop faibles dans les groupes étudiés (~2 %) pour en tirer des conclusions statistiquement significatives. Cela ne veut pas dire que le vélo ne progresse pas (les données de l’Observatoire du vélo à Bruxelles montrent +12 à 15 %/an), mais cette étude-ci ne couvre pas cet aspect.
Les résultats clés
Les Bruxellois qui travaillent en dehors de la LEZ : -5,8 points de voiture, +4,9 points de train
C’est le résultat central. Pour les personnes qui vivent dans la LEZ et travaillent à l’extérieur de la zone :
- La part des trajets en voiture a diminué de 5,8 points de pourcentage (soit une baisse de 7,8 % par rapport à la moyenne).
- La part des trajets en train a augmenté de 4,9 points de pourcentage (soit une hausse de 40,8 % par rapport à la moyenne).
Ce n’est pas marginal. C’est un basculement mesurable et statistiquement significatif.
Ceux qui travaillent dans la LEZ sans y vivre : peu de changement
Surprise : les navetteurs qui viennent travailler à Bruxelles depuis l’extérieur ne changent pas significativement leur mode de transport. L’explication probable : ils ne sont exposés à la LEZ que pendant les heures de travail, et leur lieu de résidence — hors zone — n’est pas contraint.
Ceux qui vivent et travaillent dans la LEZ : pas de changement non plus
Pour les trajets entièrement intra-bruxellois, l’étude ne détecte pas d’effet significatif. Ces navetteurs utilisaient déjà beaucoup les transports en commun avant la LEZ (part voiture à 31 % vs 70-76 % pour les autres groupes). La marge de progression était plus faible.
Trois facteurs qui amplifient ou freinent le transfert modal
1. La distance domicile-travail
Le basculement vers le train est concentré chez les navetteurs dont le trajet dépasse 24 km. En dessous, c’est le métro, le bus et le tram qui absorbent le transfert. Au-delà, le train est plus rapide et plus compétitif que la voiture — surtout aux heures de pointe.
Ce qu’on constate sur le terrain : les entreprises qui ont des collaborateurs bruxellois travaillant en Brabant wallon ou flamand voient déjà cette transition se faire. Le budget mobilité peut l’accompagner (Pilier 2 : abonnement SNCB, combiné vélo + train).
2. L’accessibilité en transports en commun
Le transfert modal vers le train est nettement plus fort (+6,2 points) quand le lieu de résidence est bien desservi par les transports publics (score d’accessibilité au-dessus de la médiane nationale de 24/50).
À l’inverse, quand le lieu de travail est bien desservi mais pas le domicile, l’effet disparaît. C’est cohérent : on ne peut pas prendre le train s’il n’y a pas de gare accessible depuis chez soi.
3. Le revenu des communes
C’est l’aspect le plus sensible politiquement. La baisse de l’usage de la voiture est principalement portée par les habitants des communes à bas revenus au nord de Bruxelles. Les ménages plus aisés, eux, contournent la contrainte en achetant un véhicule conforme — typiquement en passant du diesel à l’essence.
Ce qu’on constate sur le terrain : c’est un argument qu’on entend souvent dans les discussions sur le budget mobilité. Les collaborateurs à revenus modestes sont les plus impactés par les restrictions LEZ, et ce sont aussi ceux pour qui le budget mobilité peut faire la plus grande différence — en finançant un abonnement de transport ou un vélo là où la voiture devient une charge.
Et l’électrification ?
Si vous pensez que la LEZ pousse massivement vers la voiture électrique, l’étude tempère. Elle ne détecte pas d’augmentation significative de la part des véhicules électriques ou hybrides directement attribuable à la LEZ. Le mouvement dominant est un remplacement du diesel par l’essence — pas par l’électrique.
C’est une donnée importante pour les fleet managers. La LEZ seule ne provoque pas l’électrification de la flotte. Elle provoque un changement de carburant fossile. L’électrification est pilotée par d’autres leviers : fiscalité (ATN, déductibilité), TCO, et politique d’entreprise.
Ce que ça change pour votre entreprise
Si vous avez des collaborateurs qui vivent à Bruxelles
Ils sont exposés à la LEZ en permanence. Les restrictions vont continuer à se resserrer (2028 : Euro 4 essence interdit ; 2030 : tous les diesels bannis ; 2035 : toutes les combustions). Ceux qui ont encore un véhicule non conforme devront soit changer de voiture, soit changer de mode de transport.
Le budget mobilité est l’outil qui rend cette transition gérable. Au lieu de subir la contrainte, le collaborateur choisit : véhicule électrique (Pilier 1), abonnement train + vélo (Pilier 2), ou solde en cash (Pilier 3).
Si vous avez des bureaux à Bruxelles mais des collaborateurs en périphérie
L’étude montre que ce groupe change peu de comportement. Mais attention : les normes Euro se resserrent. Un navetteur qui entre dans la LEZ avec un diesel Euro 5 aujourd’hui sera en infraction. Le coût pour l’entreprise : 350 € d’amende par infraction, ou des collaborateurs qui ne peuvent plus venir au bureau.
Trois actions concrètes
- Cartographier l’exposition LEZ de votre flotte. Combien de collaborateurs vivent ou travaillent dans une LEZ (Bruxelles, Anvers, Gand) ? Quels véhicules sont conformes aux normes actuelles et futures ? C’est la première étape d’un diagnostic de mobilité.
- Intégrer les transports publics dans votre policy budget mobilité. L’étude montre que le train est le premier bénéficiaire du transfert modal. Un abonnement SNCB + STIB combiné coûte moins cher qu’un véhicule de société et est intégralement remboursable en Pilier 2.
- Anticiper 2028 et 2030. Les normes LEZ ne sont pas un événement ponctuel. C’est une trajectoire. Si votre car policy prévoit des contrats de leasing de 4 ans, les véhicules commandés aujourd’hui seront encore en circulation en 2030. Vérifiez qu’ils seront conformes.
En résumé
La LEZ de Bruxelles fait ce qu’elle est censée faire : elle réduit l’usage de la voiture et pousse vers le train. Mais elle le fait de manière inégale — les résidents bruxellois qui travaillent à l’extérieur sont les plus touchés, et parmi eux, les communes à bas revenus portent l’essentiel du changement.
Pour les entreprises, c’est un signal clair : la transition modale n’est plus une hypothèse. Elle est en cours, mesurée, et elle va s’accélérer. Le budget mobilité est l’outil qui permet de l’accompagner plutôt que de la subir.
Vous avez des collaborateurs dans une LEZ et vous ne savez pas par où commencer ? Next Mobility accompagne les entreprises belges dans la mise en place de leur budget mobilité — du diagnostic de flotte à la policy opérationnelle.