Peut-on vraiment être électro-incompatible en Belgique en 2026 ?

Tableau de l'autonomie hivernale des VE de flotte (extrait du blog) ou graphique "21 km vs 315-430 km" avec un ratio visuel

« Je ne peux pas passer à l’électrique. » C’est la phrase que j’entends le plus souvent dans les workshops avec les fleet managers et les responsables RH. Pas comme une question. Comme un constat.

Sauf que dans la majorité des cas, ce constat ne résiste pas à l’épreuve des chiffres. En 2026, avec l’infrastructure actuelle, les véhicules disponibles et les distances réelles parcourues en Belgique, l’électro-incompatibilité est devenue l’exception — pas la règle.

Voici les données.

1. Les distances réelles : le premier malentendu

Les données les plus fiables sur les trajets domicile-travail en Belgique proviennent de l’enquête fédérale du SPF Mobilité et Transports. Ce diagnostic, obligatoire depuis 2005 pour tous les employeurs de plus de 100 personnes, couvre 1,6 million de travailleurs dans 9.731 unités d’établissement à travers le pays.

Distance moyenne par la route : 21 km par trajet, soit 42 km aller-retour (Enquête fédérale sur les déplacements domicile-travail 2021-2022, SPF Mobilité et Transports).

L’enquête BeMob 2022-2023 du même SPF affine ces données par taille d’entreprise :

Taille d’entrepriseDistance moyenne par trajet
Petites entreprises17,5 km
Moyennes entreprises19,3 km
Grandes entreprises (≤ 1.000 travailleurs)22,3 km
Grandes entreprises (> 1.000 travailleurs)24,7 km

Même pour les travailleurs des plus grandes entreprises belges — le segment qui inclut la majorité des flottes et des voitures de société — le trajet aller-retour moyen est de 49,4 km. C’est loin des limites d’un véhicule électrique moderne.

Les distances varient aussi selon les régions. Le rapport fédéral montre que les trajets intra-régionaux sont relativement courts (Bruxelles-Bruxelles : 6,1 km, Flandre-Flandre : 17,6 km, Wallonie-Wallonie : 19,2 km). Ce sont les navetteurs inter-régionaux qui font grimper la moyenne — Flandre vers Bruxelles : 37,7 km, Wallonie vers Bruxelles : 56,3 km. Mais même ces grands navetteurs restent dans la zone de confort d’un VE.

Un détail révélateur : selon la même enquête fédérale, 50% des travailleurs qui parcourent moins de 5 km pour se rendre au travail le font en voiture. Et pour les trajets de 5 à 15 km, la voiture représente 67% des déplacements. Le problème n’est pas la distance. C’est l’habitude.

2. L’autonomie réelle en hiver : le vrai test

L’argument « l’autonomie fond en hiver » est réel. Mais il est désormais bien documenté et quantifié.

L’étude la plus complète à ce jour est celle de Recurrent Auto (hiver 2024-2025), menée sur plus de 18.000 véhicules couvrant 22 modèles et 11 marques. Résultat : en conditions hivernales (en dessous de 0°C), les VE conservent en moyenne 80% de leur autonomie nominale, soit une perte de 20%. Les véhicules équipés d’une pompe à chaleur s’en tirent mieux (~17% de perte) que ceux sans (~25%). Le test hivernal annuel de la Fédération automobile norvégienne (NAF), réalisé en conditions réelles sur 24 à 29 modèles, confirme cet ordre de grandeur.

Pour tenir compte des cas les plus défavorables (grand froid, pas de pompe à chaleur, utilisation intensive du chauffage), nous retenons ici une perte hivernale conservatrice de 25%.

Voici ce que cela donne en pratique avec les véhicules de flotte les plus courants en Belgique en 2026 :

ModèleAutonomie WLTPAutonomie hivernale (-25%)Marge vs trajet moyen (42 km)Temps pour vider la batterie*
Mercedes EQA418 km~315 km7,5x5h15 (66% de la journée)
Volvo EX30420 km~315 km7,5x5h15 (66%)
Peugeot e-308449 km~335 km8,0x5h35 (70%)
VW ID.4468 km~350 km8,3x5h50 (73%)
BMW iX1 eDrive20471 km~355 km8,5x5h55 (74%)
Audi Q4 e-tron508 km~380 km9,0x6h20 (79%)
Tesla Model 3517 km~390 km9,3x6h30 (81%)
Tesla Model Y LR574 km~430 km10,2x7h10 (90%)

*À une vitesse moyenne de 60 km/h (mix urbain/périurbain belge). Pourcentage d’une journée de travail de 8 heures.

Le véhicule le moins performant de cette liste offre encore 7,5 fois la distance du trajet moyen belge — en hiver.

Pour le formuler autrement : pour vider complètement la batterie du modèle le moins performant en conditions hivernales, il faudrait rouler sans interruption pendant plus de 5 heures, soit les deux tiers d’une journée de travail. Aucun conducteur de flotte ne passe cinq heures par jour au volant.

En pratique, même avec la pire autonomie hivernale, un conducteur devrait recharger son véhicule environ une fois par semaine pour couvrir ses trajets domicile-travail. Pas tous les jours.

3. L’infrastructure de recharge : un argument périmé

En août 2025, la Belgique comptait plus de 106.000 bornes de recharge publiques et semi-publiques (données EAFO / EV Belgium). Le pays figure dans le top 5 européen — avec les Pays-Bas, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, qui représentent ensemble 66% de l’infrastructure européenne totale.

La distinction entre bornes lentes et rapides est importante :

Type de borneNombre (2025)Croissance annuelle
AC — recharge normale (≤ 22 kW)~99.300+22%
DC — recharge rapide (> 150 kW)~5.500+57%

93% des bornes publiques sont des bornes AC (courant alternatif, ≤ 22 kW). C’est logique : elles couvrent les besoins quotidiens — recharge au travail, en rue, dans les parkings commerciaux. Avec une borne AC de 11 kW, un véhicule de flotte récupère entre 50 et 73 km par heure de charge, soit le trajet domicile-travail moyen en 35 à 50 minutes. Pour la grande majorité des conducteurs, la charge lente suffit largement.

Les ~5.500 bornes DC rapides (> 150 kW) sont destinées aux longs trajets et aux recharges d’appoint. Leur nombre a augmenté de 57% en un an. Le nombre d’opérateurs proposant de la charge rapide a doublé, passant de 30 à 60 entre 2023 et 2024. On y récupère 10 à 80% de la batterie en 20 à 30 minutes.

La répartition régionale :

RégionPoints de rechargeStations publiques/semi-publiques
Flandre82.35622.310
Wallonie14.1913.700
Bruxelles10.1303.850

Objectif national : 220.000 bornes d’ici 2030, soit un doublement en 5 ans.

Les investissements sont concrets : Fastned opère plus de 400 stations, Allego déploie plus de 5.000 points en Flandre et 34 nouveaux hubs rapides en Wallonie, Wereldhave installe 350+ bornes (dont 60+ ultra-rapides DC) dans ses centres commerciaux. À Bruxelles, le programme ChargyClick a installé 3.500 bornes de rue en moins de deux ans.

Le gap régional existe : la Wallonie reste en retrait avec 3.700 stations contre 22.310 en Flandre. C’est un point d’attention réel pour les flottes avec des conducteurs en zone rurale wallonne. Mais c’est un problème d’accélération, pas de faisabilité.

4. Les vrais cas d’électro-incompatibilité

L’honnêteté intellectuelle impose de reconnaître que l’électro-incompatibilité existe — pour une minorité de profils. Voici les cas où elle est légitime :

Plus de 300 km par jour, sans possibilité de recharge intermédiaire. C’est le cas de certains commerciaux grands-routiers ou techniciens itinérants. Selon les données de mobilité belges, cela concerne moins de 3% de la population active. Et même pour ces profils, la charge rapide DC (20 minutes pour 10-80%) peut résoudre le problème si le planning le permet.

Aucun accès à une recharge à domicile ET au travail. Environ 35% des ménages belges n’ont pas de place de parking privée. Mais cette proportion diminue à mesure que les bornes publiques de rue se multiplient, et que les employeurs installent des bornes sur leurs parkings. C’est un frein réel en 2026, mais pas définitif.

Remorquage régulier de charges lourdes. Le remorquage réduit l’autonomie de 30 à 50%. Pour les profils qui tractent régulièrement des remorques ou des équipements lourds, les VE de flotte actuels sont encore insuffisants. C’est un cas de niche, mais réel.

Trajets multi-pays dans des zones à couverture faible. L’Europe de l’Est rurale, certaines régions du sud de l’Espagne ou du Portugal restent moins bien couvertes. Pour les profils avec des déplacements professionnels fréquents dans ces zones, le VE peut poser problème.

Honnêtement ? Ces cas représentent entre 3% et 8% des conducteurs de flottes belges, selon la composition du parc.

5. La question des familles : arrêtez de dimensionner pour les vacances

« Il me faut un 7 places, j’ai 3 enfants. » C’est l’objection la plus fréquente des familles. Elle mérite une réponse honnête — pas un simple listing de modèles.

Les 7 places électriques existent. C’est vrai. Le Kia EV9, le Peugeot e-5008, le VW ID.Buzz Long, le Volvo EX90 et le Tesla Model X sont tous disponibles en leasing en Belgique.

Mais la vraie question est : en avez-vous besoin 365 jours par an ?

Une famille de 5 (2 adultes + 3 enfants) a besoin de… 5 places. Les 2 places supplémentaires ne servent que dans des cas ponctuels : un ami des enfants qui se joint au trajet, les grands-parents, un départ en vacances avec un passager supplémentaire. En comptant large, cela représente 15 à 25 jours par an.
Pour les familles de plus de 5, il faudra se tourner vers les véhicules les plus grands (ID.Buzz LWB, Mercedes EQV Volvo EX90, Kia EV9, etc.), souvent assez couteux à l’achat et à l’usage du fait de leurs consommations élevées, il faut bien le reconnaitre.

Le surcoût en TCO mensuel est considérable. Voici les données de leasing opérationnel (source : Directlease.be, tarifs 2025-2026, tout compris : leasing, assurance, entretien, taxes) :

Comparaison5 places (TCO/mois)7 places (TCO/mois)Surcoût mensuelSurcoût annuel
Tesla Model Y vs Model X~650 €~1.100 €+450 €+5.400 €
Volvo EX40 vs EX90~670 €~1.160 €+490 €+5.880 €
Kia EV6 vs EV9~600 €~800 €+200 €+2.400 €

Pour des places vides 340 jours par an.

La solution est dans le budget mobilité. Le pilier 2 inclut la location de véhicule sans chauffeur, pour maximum 30 jours calendrier par an. C’est exactement le cas d’usage du 7 places occasionnel.

Le calcul : 20 jours de location d’un monospace ou SUV 7 places à ~100 €/jour = 2.000 €/an. Le surcoût annuel du 7 places en leasing : 2.400 à 5.880 €/an. Le choix rationnel, c’est un 5 places efficace au quotidien + une location ponctuelle pour les exceptions. Économie nette : 400 à 3.880 €/an.

Comme le formule le chercheur en mobilité Aurélien Bigo : une voiture pèse environ 10 fois ce qu’elle transporte (passagers + bagages). Plus le véhicule est gros, plus ce ratio s’aggrave. Dimensionner sa voiture de tous les jours pour les 15 jours de vacances, c’est accepter de déplacer 2,5 tonnes 350 jours par an pour transporter 2 passagers en moyenne.

6. Plus gros ≠ mieux : le piège de la grosse batterie

L’autre réflexe fréquent : « Je veux la plus grosse batterie possible, pour être tranquille. » C’est intuitif. C’est souvent contre-productif.

Une batterie plus grosse signifie un véhicule plus lourd. Un véhicule plus lourd consomme plus. Et un véhicule qui consomme plus ne gagne pas proportionnellement en autonomie. Pire : il recharge plus lentement en kilomètres récupérés par heure.

Prenons 4 profils de véhicules disponibles en Belgique :

Kia EV3Tesla Model YVW ID.Buzz LWBKia EV9
Batterie58 kWh60 kWh86 kWh100 kWh
Poids1.580 kg1.878 kg2.498 kg2.614 kg
Conso réelle~15 kWh/100 km~16 kWh/100 km~22 kWh/100 km~23 kWh/100 km
Prix TVAC~38.000 €~40.000 €~60.000 €~63.000 €
Autonomie hivernale~270 km~300 km~270 km~305 km

L’ID.Buzz a une batterie 48% plus grosse que le Kia EV3, mais une autonomie hivernale quasi identique. Le poids et la consommation absorbent le gain de capacité.

Au quotidien, c’est la recharge à domicile qui compte. Avec la même borne 11 kW installée chez le conducteur :

Véhiculekm récupérés par heure (11 kW)Temps pour récupérer 46 km (trajet moyen GE)
Kia EV373 km/h38 min
Tesla Model Y69 km/h40 min
VW ID.Buzz50 km/h55 min
Kia EV948 km/h58 min

Un véhicule léger et efficace récupère le trajet quotidien en une demi-heure. Un SUV lourd a besoin de presque une heure pour le même résultat, sur la même borne.

Et sur les longs trajets ? La vitesse de charge DC est plus élevée sur les gros véhicules (240-250 kW vs 128 kW pour le EV3), mais l’avantage est en partie neutralisé par la consommation. Le Tesla Model Y reste le compromis le plus efficace du marché : relativement léger, rapide en charge (175 kW pour la version standard), et avec une consommation contenue.

La bonne question n’est pas « quelle est la plus grosse batterie ? » mais « quel véhicule correspond à mes 350 jours d’usage quotidien ? » La voiture du quotidien n’est pas la voiture des vacances. Et comme pour les 7 places : le budget mobilité est là pour couvrir les exceptions (location, train, avion).

7. La deuxième voiture : un atout, pas un aveu d’échec

Il y a un argument qu’on entend rarement dans le débat sur l’électro-incompatibilité : celui de la deuxième voiture.

En Belgique, de nombreux ménages possèdent deux voitures. Dans ce cas, la question n’est pas « est-ce que le VE peut tout faire ? » mais « est-ce que le VE peut couvrir 90% de nos besoins ? » La réponse est presque toujours oui. La voiture principale — celle qui fait le trajet domicile-travail quotidien — est le candidat idéal pour l’électrique. La seconde voiture peut couvrir les rares cas où l’autonomie ne suffit pas, le temps que l’infrastructure et les modèles continuent de progresser.

Et pour les ménages à une seule voiture, la question se pose différemment : en 2026, un VE avec 315 km d’autonomie hivernale couvre la quasi-totalité des besoins quotidiens. Les quelques longs trajets annuels se résolvent par une pause de 20 minutes à une borne rapide DC — le temps d’un café.

Une expérience personnelle. Entre 2017 et 2019, j’ai roulé au quotidien avec une Nissan Leaf première génération. Autonomie réelle : environ 100 km. Cent kilomètres. Pas trois cents, pas cinq cents. Cent. En 2017, les bornes de recharge publiques se comptaient sur les doigts de la main en Belgique. Je cherchais les prises, je planifiais mes trajets, et en deux ans, je n’ai jamais été bloqué. J’ai fini par la vendre — pas pour revenir au thermique, mais pour un vélo cargo.

Si 100 km d’autonomie suffisaient en 2017 avec quasi aucune infrastructure, que dire de 315 à 430 km d’autonomie hivernale en 2026 avec plus de 106.000 bornes ?

L’électro-incompatibilité n’est pas une caractéristique fixe. C’est un curseur qui bouge chaque année — dans la bonne direction.

8. Le paradoxe belge : la flotte devance le privé

Un chiffre résume la situation belge : 86% des immatriculations de véhicules 100% électriques en 2025 proviennent du marché fleet et leasing (données FEBIAC/ICCT).

SegmentPart de VE dans les nouvelles immatriculations
Voitures de société~40%
Achats privés~10%

La Belgique est dans le top 4 européen pour les immatriculations de VE (avec l’Allemagne, les Pays-Bas et la France), avec une part de marché de 35% en 2025. Mais cette performance est presque exclusivement portée par le marché des voitures de société, grâce aux incitants fiscaux.

Ce que cela signifie pour les fleet managers : l’électrification des flottes n’est plus un projet pilote. C’est la norme du marché. Les 60% de flottes qui n’ont pas encore basculé sont en retard, pas en avance.

9. L’électro-incompatibilité est un diagnostic de 2020

En 2020, l’autonomie moyenne d’un VE populaire tournait autour de 250 km WLTP. La Belgique comptait moins de 20.000 bornes publiques. Les options 7 places n’existaient quasiment pas. L’argument de l’électro-incompatibilité avait du sens.

En 2026, les données ont changé :

  • Autonomie moyenne : 450-550 km WLTP (315-430 km en hiver)
  • Bornes publiques : 106.000+ (dont ~5.500 DC rapides, +57%/an)
  • Options 7 places : 6+ modèles disponibles
  • Recharge rapide : 10-80% en 20-30 minutes (standard)
  • Distance moyenne domicile-travail : 21 km (enquête fédérale, 1,6 million de travailleurs)

L’électro-incompatibilité existe encore, mais elle concerne un profil très spécifique : plus de 300 km quotidiens, sans accès à la recharge, avec du remorquage régulier. Ce profil existe. Il représente moins de 5% des conducteurs de flotte.

Pour les 95% restants, ce n’est pas un problème technique. C’est un problème d’information.

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Sources :